L’alcool fait des ravages chez grand-père Eugène
Préambule par Olivier Foulont
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le grand-père maternel de mon père, Eugène Adolphe Brunin, né à Lille en 1881, est rappelé sous les drapeaux. Il a 32 ans et est marié depuis 10 ans avec Jeanne Lecat.
Affecté successivement dans plusieurs unités d’artillerie, notamment au 43e régiment d’artillerie puis au 103e régiment d’artillerie lourde, il connaît plusieurs théâtres d’opérations.
Son parcours est marqué par deux blessures : la première, en 1916, dans la Somme, à Fontaine-lès-Cappy, la seconde, en 1917, à Salonique. Il ne sera définitivement libéré de ses obligations militaires qu’en octobre 1920.
C’est de cet homme, reprenant, après ces longues années de guerre, son métier de marchand de charbon à Lille, que mon père va maintenant nous parler. Son témoignage évoque surtout les années qui suivirent la guerre et les conséquences que son grand-père fit peser sur sa famille. Il restitue, avec les souvenirs qu’il en a conservés, la personnalité contrastée de cet homme, réputé à l’extérieur pour être un « brave homme », mais dont le comportement dans l’intimité fut lourdement destructeur.
Malheureusement, pendant la guerre, mon grand-père a pris la mauvaise habitude de boire immodérément.
Il néglige son travail , il passe de longs moments dans les cabarets.
Souvent le cheval, attelé au véhicule, rentre seul à la maison. Il en a marre de faire le poireau devant le bistrot. Heureusement, il y a peu de circulation dans les rues et le débit de boisson est peu éloigné. Ma grand-mère monte sur la charrette et commande au cheval : « Allez, Finette, va chercher papa ! », et le cheval conduit ma grand-mère devant l’estaminet où se trouve mon grand-père.
Dans l’exercice de son commerce de charbon, mon grand-père a la renommée d’être un brave homme. C’est un dur métier que celui de marchand de charbon ; les sacs pèsent cinquante kilos, il faut souvent monter deux ou trois étages avec un sac sur l’épaule. Parfois, il faut descendre dans des caves obscures, avec des escaliers en brique, étroits et en mauvais état.

Pour parfaire sa renommée de brave homme, il accepte trop souvent de vendre à crédit, en plus, il ne réclame jamais son dû. Il préfère laisser cette désagréable corvée à ma grand-mère qui s’occupe de la comptabilité. Elle a la charge d’acquitter les factures des fournisseurs. Pour les honorer, elle a besoin d’argent. Pour en récupérer, elle est obligée de faire le tour des clients débiteurs pour leur réclamer le paiement des sacs de charbon, livrés par son mari. Elle a de ce fait la renommée d’être une méchante femme, intraitable et dure.
Mon grand-père devient, sous l’emprise de l’alcool, violent dans l’intimité, car dès qu’un visiteur entre, il se calme et agit d’une toute autre manière. Il devient doux, tendre même enjoué, rieur.
Un jour, il rentre ivre, ma grand- mère a dressé la table pour le déjeuner : elle a cuisiné un ragoût de mouton. Comme chaque fois qu’il est ivre, il cherche des histoires, sa colère monte, il s’énerve et balance le plat de ragoût sur les rideaux de la fenêtre. Rendez-vous compte de la situation, les vitres, les rideaux, les tentures dégoulinent de sauce ; le sol est couvert de viande, de pommes de terre et de haricots.
Ma grand-mère est fatiguée de cette situation. Pour que les amis et voisins s’aperçoivent des faits et se rendent compte du véritable caractère de son mari, elle décide de laisser la fenêtre en l’état. Mon grand- père, gêné, afin de sauvegarder sa bonne renommée, se décide réparer les dégâts et à nettoyer les tentures.
Un soir, il entre ivre une fois de plus. Involontairement, en se retournant dans le lit, il donne un coup de poing sur la poitrine de sa femme. Le coup se transforme en tumeur. En neuf années, ma grand-mère subit neuf opérations, à raison d’une par an. Le chirurgien effectue l’ablation des deux seins. Elle attend ma naissance avant de se laisser opérer une dernière fois, car elle pense qu’elle ne résistera pas à cette neuvième opération et désire me connaître avant de mourir.
Je viens au monde et ma grand- mère est opérée par le Professeur Coutie qui la sauve : l’opération est un succès inespéré. Le Professeur est fier de sa réussite et montre ma grand-mère à ses collègues de Paris.
Pourtant, une ombre plane sur cette grande joie car mon grand-père n’est pas guéri et continue de boire. Ma grand-mère, fatiguée, humiliée, excédée, demande le divorce.
De ce fait, j’ai rencontré mon grand-père pour la première fois, le lendemain de ma communion, le 9 mai 1938. Ma mère et moi, nous sommes allés le voir, à l’usine où il était employé. Nous lui avons parlé cinq minutes environ devant la porte de l’usine. Il était ému, très heureux de me voir en communion et a pleuré. Il m’a conseillé de ne jamais boire lorsque je serais grand, il regrettait de s’être mal conduit. Nous l’avons quitté très sensibilisés.
Après son divorce, il s’est remarié et est allé habiter La Madeleine, dans une petite maison d’une courée de la rue de Lille.
Je l’ai vu une seconde fois sur son lit de mort, le 20 janvier 1942.

