Ceux qui m’ont précédé
Mon grand-père paternel, Alfred Jean Baptiste Foulont, décède le 18 novembre 1930. Il était né à Lille, rue d’Arras, le 18 novembre 1861.
Il est donc décédé le jour de son anniversaire, à 69 ans.
Mon père allait le voir au moins une fois la semaine, il lui portait un paquet de tabac. Il disait toujours : « Je n’accepte pas que mon père puisse manquer de tabac ».
Il me raconte quelquefois un peu sa jeunesse.

Son père était très dur, il se servait de son ceinturon pour corriger ses enfants, il les enfermait dans la cave.

Toute la famille va parfois au cinéma Le Mondial.
En 1909, le cabaretier Gustave Duthoit érige, rue Racine, en plein cœur de Wazemmes, Le Mondial.
C’est une salle mythique dans l’histoire du cinéma lillois que Jean Vindevogel, dans son livre Wazemmes de ma jeunesse n’hésite pas à qualifier de « cinéma le plus beau et le plus moderne de Lille ».
L’établissement ferma ses portes durant la première guerre mondiale. A sa réouverture, en 1918, il est nécessaire de dresser une véritable barrière humaine pour contenir les spectateurs à l’entrée du cinéma.
A l’arrivée du parlant, les paroles des chansons du film sont distribuées à l’entrée de la salle.
On peut y voir Tom Mix le cow-boy, Double-patte et Patachon, Harold Loyd, Buster Keaton et tous les Charlot. Beaucoup de gens, ainsi que mon père, lisent les textes tout haut pour les parents qui ne savent pas lire.

Il y a parfois des films à épisode qui peuvent durer sept à huit semaines.
Pour resquiller la place de son fils, mon grand-père le cache sous son grand manteau.
Pendant la guerre de 1914, mon père a neuf ans ; il est dans un café avec son père. Un soldat allemand, sans raison apparente, s’approche et gifle mon grand-père. Personne n’ose intervenir, mais mon père se jure que, si un jour il se rend en Allemagne avec les troupes françaises d’occupation, il ira, dans un café, gifler un vieux monsieur allemand.
Pour son papa qui manque de tabac à cause des restrictions, les jours de représentation pour les troupes allemandes, mon père se rend sous les balcons du Grand Théâtre de Lille et ramasse les mégots des cigares que les officiers allemands laissent tomber pendant les entractes.
Pour la petite histoire, il faut que je précise, le Grand Théâtre, appelé aussi Opéra de Lille, est l’œuvre de Louis Cordonnier (1854-1940). Inauguré une première fois par le Kronprinz de Bavière en décembre 1914, il est utilisé par les Anglais comme Théâtre aux armées de 1918 à 1921, avant d’être inauguré officiellement par le maire Gustave Delory, le 6 octobre 1923. Il se trouve place du Théâtre, près du Palais de la Bourse.
Mon père veut se rendre utile à sa famille. Ils ont faim, il court derrière les fourgons militaires qui sortent de la grande boulangerie industrielle L’Indépendante, Boulevard Montebello, pour voler un pain allemand.
Pendant l’occupation, les écoles sont fermées, les gamins traînent les rues pendant quatre ans.
En 1916, l’explosion de l’arsenal des dix-huit ponts provoque la mort de beaucoup de civils dans le quartier de la rue de Douai. La même année, l’Hôtel de ville brûle entièrement, il occupait une partie du Palais Rihour.
Les autorités militaires d’occupation interdisent l’entrée et la sortie de la ville. Le ravitaillement fait cruellement défaut. La malnutrition fait beaucoup de victimes ; le choléra sévit dans la population ouvrière. On l’utilise pour empêcher les allemands d’entrer fouiller les maisons. En effet, il suffit parfois d’inscrire sur la porte de la maison « Choléra » pour faire reculer les soldats qui ont une peur terrible de cette grave maladie très contagieuse et mortelle. Un grand nombre de civils meurent de cette maladie.
Mon grand-père est charretier, il est réquisitionné pour aller ramasser aux portes des maisons les morts, si nombreux qu’il devient impossible d’assurer des services funèbres décents. Pour les Lillois, cette guerre est terrible ! Les Allemands confisquent tous les objets en cuivre pour les fondre et fabriquer des balles de fusil et des obus. Les matelas de laine sont aussi réquisitionnés. La laine est tissée et sert à confectionner des uniformes pour les soldats allemands.
Ils fouillent toutes les maisons, ils arrêtent les jeunes gens âgés de plus de 16 ans. Ils les emmènent au front tout proche, creuser des tranchées. Ces jeunes portent un brassard rouge, c’est ainsi qu’ils sont appelés « les Brassards Rouges »*.
*Voir aussi mon article sur les brassards rouges : « Une émotion généalogique«
Le père de votre maman* ou mamy en a malheureusement fait partie. Il en est revenu très malade.
A la suite de ces mauvais traitements, des sévices et de la malnutrition, il mourra précocement à l’âge de quarante-six ans, le 28 avril 1942, dans un hôpital de la ville de Saint-André, dans la banlieue lilloise.
Ce jour-là, mamy est avec sa maman à la maison de la rue des Postes. Une nouvelle chanson est sur toutes les lèvres, mamy a quinze ans, elle chante cette nouvelle chanson : « AMOR, AMOR, AMOR ». Il est quinze heures. On frappe à la porte. Mamy cesse de chanter. Sa maman va ouvrir. Un gendarme est là, devant elle.
Madame Dheedene ?
Oui c’est moi, que voulez-vous?
Le gendarme annonce, sur un ton monocorde :
Votre mari Henri Dheedene est décédé cette nuit, à une heure trente à l’hôpital.
Cette chanson, AMOR, est restée pour mamy attachée pour toujours à la mort de son papa. Chaque fois qu’elle entend cette mélodie, elle revit par la pensée cet instant tragique de cet après-midi du mois d’avril 1942.
Ma grand-mère maternelle se nomme Jeanne Julienne Lecat. Elle naît à Lille, 253 rue Nationale, le dimanche 16 mai 1875.
Son père travaille loin de son domicile. Il effectue deux heures de marche le matin pour se rendre à son travail. Les journées sont longues, dix heures par jour.
Le soir, pour rentrer, il refait en sens inverse les deux heures de marche. Aussi, ma grand-mère ne voit-elle son père que le dimanche matin.
Il sait qu’elle aime beaucoup la bière. Alors, ce jour-là, il lui monte dans sa chambre un petit verre de bière à l’insu de ses frères et sœurs, car la bière est réservée au père.

Elle se marie à 29 ans, le 4 octobre 1904, avec Eugène BRUNIN, marchand de charbon de son état. Il est né à Lille le 29 janvier 1881.
Dès leur mariage, mes grands-parents élisent domicile 27 rue Mourmand à Lille. De cette union, naît, le 2 Février 1905, une fille, ma mère.
Par la suite, ils éliront domicile, rue du Marché.


