La cour Burque – Première partie
L’année 1927
A Lille le 3 avril, le Président de la République, Gaston Doumergue, inaugure radio PTT Nord, le premier poste émetteur de province, à ondes moyennes (250 sur le récepteur).
Un décret du 12 avril institue l’obligation de la priorité à droite dans le code de la route.
Le 8 mai, c’est la disparition des aviateurs Nungesser et Coli au cours de leur tentative de la traversée de l’Atlantique Nord à bord de l’avion Levasseur P L 8, L’Oiseau Blanc.
Le 21 mai, arrivée au Bourget de l’aviateur Charles Lindbergh qui vient de traverser l’Atlantique en solitaire. Cet audacieux américain traverse l’Atlantique en avion, sans escale, seul à bord de son monoplan le Spirit of St Louis. Le petit appareil, équipé d’un moteur Wright en étoile de 220 CV, a atterri au Bourget à 22 h 05. Lindbergh a tenu seul, sans dormir, pendant 33 heures et 29 minutes! L’aérodrome du Bourget est envahi par une foule estimée à 300 000 personnes. Les Parisiens, enthousiastes, sont venus en voiture, à bicyclette et même à pied acclamer l’aviateur.
La France compte 2 550 000 étrangers. Bernard Lecache fonde la Ligue Internationale contre le Racisme (L.I.C.H.A.).
Inauguration de la nouvelle Mairie de Lille. L’ancienne a été détruite pendant la guerre de 1914 par un incendie, elle se trouvait place Rihour.
La vie quotidienne à la cour Burque
Mes parents sont jeunes, ils ont vingt-deux ans. Maman les a eus le 2 février, Papa les aura le 16 juillet.

Ils habitent à Fives, cour Burque au numéro 4 de la rue Stephenson.
Dans cette cour, il y a quatre maisons toutes semblables : une grande pièce en bas, une pièce au premier et une au second étage sous les toits.
Nous occupons le deuxième étage ; il se compose d’un grand palier et d’une très grande pièce mansardée.

Le rez-de-chaussée et le premier étage sont occupés par les propriétaires, des cousins de ma mère : Stella Baillon, son mari Emile Bourguignon et leur fils Marcel, un futur « conseiller financier ».
Marcel est de six ans environ mon aîné, il est élève au Lycée Franklin, boulevard Louis XIV à Lille. Marcel est musicien, il joue de la clarinette.
Nous sommes logés dans une grande pièce qui nous sert de cuisine, de salle de séjour, de chambre à coucher. Nos lits sont dissimulés par un paravent en bois et en tissu. Nous n’avons aucun confort : pas d’eau, il faut aller la chercher dans la cour à la pompe ; pas d’électricité, on s’éclaire au gaz de ville. Beaucoup utilisent encore la lampe à pétrole : c’est le cas de mes grands-parents paternels qui habitent rue de Saint Eloi à Lille.
Les eaux usées sont évacuées directement dans le chêneau qui passe sous nos fenêtres. Ces eaux usées ruissellent ensuite dans le milieu de la cour dans un creux qui la dirige vers le ruisseau de la rue pour aller se jeter dans un égout. Il existe une bouche d’égout à chaque coin de rue. Ainsi les eaux usées de chaque maison mélangent leurs graisses et odeurs.
On se chauffe à l’aide d’une cuisinière à charbon, on y fait aussi la cuisine. L’été, nous utilisons un réchaud à gaz à deux brûleurs. L’hiver, tous les matins il faut allumer la cuisinière avec du papier et du petit bois cassé. Lorsque le papier brûle, on ajoute les morceaux de bois, ensuite on met le charbon.
Si le temps n’est pas trop humide et s’il n’y a pas de brouillard, le feu prend rapidement et la chaleur se répand agréablement dans la pièce. Sinon, la cheminée tire mal, la fumée envahit la pièce au lieu d’emprunter le conduit de la cheminée. L’air devient rapidement irrespirable, il faut ouvrir une fenêtre malgré le froid pour évacuer la fumée et éviter l’asphyxie. Résultat, la fumée sort mais laisse entrer le froid. Pour rétablir le tirage de la cheminée, on brûle une feuille de journal que l’on a préalablement roulée pour la transformer en torche. Cette torche est placée dans le bac à suie, situé dans le bas de la cuisinière. Le papier brûle en montant dans la cheminée. Ainsi, une fois sur deux, le tirage est rétabli et le charbon en se décidant à brûler donne sa chaleur.
Le matin, on fait sa toilette avec un peu d’eau versée dans un bassin en faïence ou en émail. Inutile de vous préciser que celle-ci se limite au visage et aux mains. Il fait froid et on ne dispose que de très peu d’eau. Il faut aller la pomper dans la cour, descendre deux étages par tous les temps et, lorsqu’il gèle fort, la pompe est inutilisable. On ne peut plus évacuer les eaux usées dans le chêneau, elles se solidifient, deviennent un bloc de glace et transforment la cour et les trottoirs de la rue en patinoire.
Evidemment, il n’existe pas de lave-linge, la lessive est une vraie corvée qui dure deux jours ; ma mère s’y attelle les lundi et mardi soirs. Il faut d’abord faire tremper le linge dans une grande « cuvelle » ronde. Dans un gros cube de savon de Marseille, maman coupe des copeaux, pour faire un savonnage. Le lendemain, on fait bouillir le linge, dans une « bouilleuse » placée sur la cuisinière. Cela bout pendant deux heures : les odeurs du savonnage et du linge bouilli se répandent dans toute la pièce. Le lendemain, on met le linge et son savonnage bien chaud dans la « cuvelle » posée sur un trépied pour qu’elle soit à bonne hauteur. Sur une planche inclinée, en partie immergée et appuyée sur le bord de la cuve, on frotte le linge, pièce par pièce, avec une brosse en chiendent. On ajoute un peu de savon noir sur les parties les plus sales. Il faut ensuite le rincer trois fois, javelliser l’eau du dernier rinçage. Ensuite, ma mère passe à l’amidon, les cols de chemises, les mouchoirs, les serviettes de vaisselle, le haut des draps, les taies d’oreiller, les tabliers d’écolier et les bleus de travail de mon père. Rendez-vous compte du travail que cette lessive exige ? Il faut aller chercher à la pompe une vingtaine de seaux d’eau.
Pour le séchage, le linge est étendu sur des cordes, dans la pièce unique, le plus rapproché possible de la cuisinière afin qu’il sèche plus rapidement. On circule en se frayant un passage entre les draps et les combinaisons de femme qui pendent des cordes à linge comme des drapeaux. Une odeur de lessive et de savonnage très caractéristique flotte dans la pièce.
Une fois le linge sec, il faut le repasser. Les fers sont en fonte, on les chauffe sur la cuisinière, pendant que l’on repasse avec l’un d’eux, les autres accumulent de la chaleur. Pour se rendre compte si le fer est à bonne température, on le tâte avec précaution à l’aide d’un doigt humide et on approche du visage la semelle du fer. On peut aussi passer la semelle du fer chaud sur des journaux, si le papier roussi c’est que le fer est trop chaud. Pas de table à repasser, le repassage se fait directement sur la table où l’on a étendu une couverture avec un morceau de drap, épinglé dessus. Pour que la semelle du fer glisse bien sur le linge, elle est passée, bien chaude, sur un morceau de cire.





C’est superbe Olivier tout le travail que ton papa et toi avez réalisé ! Ça ouvre des fenêtres inconnues sur notre famille ♥️