La cour Burque – Deuxième partie
Chaque jour de la semaine, vers cinq heures du matin, ma mère me conduit chez mes grands-parents paternels, rue de St Eloi à Wazemmes.
Et cela par tous les temps. L’été, c’est supportable, mais l’hiver, on se lève le matin dans le froid sans chauffage. Ma mère me lève à la dernière minute et m’enveloppe dans de grands châles. Pour calmer mes pleurs, elle me donne un morceau de pudding qu’on appelle aussi du « boudin ». Puis me portant « à bras », elle se rend jusqu’au lieu-dit le Mont-de-Terre prendre le tramway. Il y a un arrêt plus proche, boulevard de l’Usine, mais le voyage coûte alors une section de plus. Les temps sont durs, les gens sont économes par la force des choses : « Un sou, c’est un sou ! »
Ma grand-mère maternelle, que j’appelle Marraine à tarte m’offre un petit vélo à trois roues, un tricycle.
Un matin, je fais une colère, je veux absolument que l’on emmène mon vélo chez ma grand-mère à Wazemmes. Il n’est pas question pour ma mère de le porter, avec moi sur les bras. Mais j’insiste, mes cris vont réveiller tout le quartier.
Pour me calmer, mon père décide de le porter sur le dos. Il fait donc la route jusqu’à Wazemmes en bicyclette, avec mon petit vélo sur le dos, en suivant le tram car je veux, à chaque arrêt, l’apercevoir par la fenêtre.
Les petites reines ne possèdent pas encore d’éclairage alimenté par une dynamo. Il existe deux systèmes : le plus ancien, c’est une lampe alimentée au carbure ; une fois allumée, elle se fixe sur le guidon. Ces lampes au carbure sont en cuivre de vingt centimètres de haut environ. L’autre possibilité d’éclairage d’une bicyclette est plus moderne : c’est une petite batterie, logée dans une pochette en cuir, accrochée au cadre, une lampe à l’avant et un feu rouge à l’arrière, tous les deux alimentés par le courant de la batterie. Cette batterie ne se recharge pas, il faut la remplacer et c’est coûteux. La dynamo sera démocratisée deux ans plus tard environ.
Une grande partie de la famille Foulont habite ce quartier de Wazemmes. La maison de mes grands-parents, rue de St Eloi, est située à l’entrée d’une grande cour.
Ce sont de petites maisons ouvrières, une pièce au rez-de-chaussée, une au premier étage et une autre au deuxième.
Dans cette cour, il y a ma Tante Marthe, une sœur de mon père. Son mari, Louis Verbecke est agent des lignes aériennes aux P.T.T. Leur fille, Marie-Louise, née en 1922, sera un jour la marraine de notre fils, Jean-Luc.
Ma tante Rose habite également dans cette cour avec son mari Désiré Joachim et ses deux filles, mes cousines, Christiane et Denise ma Marraine, qui me donnera mon prénom.
Le frère aîné de mon père, Alfred, est forgeron à la Compagnie des chemins de fer et habite à Hellemmes, rue Marcel Sembas, avec son épouse Margot qu’il a connue dans le midi de la France, pendant la grande guerre.
Ils ont trois enfants Berthe, Alfréda et Albert, tous mes aînés*.
*Mon père a oublié Fernande la fille ainée de Alfred et Margot.

Marie Nutten est la grand-mère paternelle de Denis. Albertine est la petite soeur d’Alfred et Gustave.
Angèle, une autre sœur de mon père, occupe une maison également à Hellemmes avec son mari Albert, chef de service chez Facem une société de vente en gros de matériel électrique.
Ils ont une fille unique, Léa.
Chez mes grands-parents, entre la fenêtre et la porte d’entrée, un miroir est accroché au mur. La place que j’occupe à table me permet de m’admirer dedans ; alors je fais des grimaces, c’est amusant mais ça énerve les adultes. Mes grands-parents me disent : « si tu fais une grimace au moment d’un courant d’air, tu peux rester ainsi », mais je n’y crois pas et je continue à faire des grimaces. Pour me faire peur, on dit également qu’un diable est caché dans le miroir, qu’il va sortir si je fais des grimaces. Peine perdue, rien n’y fait. Alors ma grand-mère couvre le miroir d’une serviette.
Dans la cour de la rue St Eloi, j’ai un petit copain chez qui je vais un jour ; je suis très étonné et outré, car figurez-vous qu’il pisse dans la charbonnière qui se trouve toujours près de la cuisinière. Je décide alors de ne plus m’occuper de lui car il est trop mal élevé. Le soir, ma mère vient me rechercher, nous reprenons le tramway, rue de Wazemmes, près de la place des Quatre Chemins et de la rue des Postes. C’est là que votre maman -ou mamy- et moi habiterons en nous mariant, en 1947.
Arrivée au Mont-de-terre, ma mère fait des achats pour le repas du soir. Chez le marchand de légumes j’ai chaque jour une banane, vendue à la pièce. « C’est pour son p’tit bradé » dit-elle. Les commerçants justifient leur rôle de détaillants. On achète un quart de beurre, un demi-litre d’huile, soutiré d’un tonneau en aluminium, la même chose pour le vinaigre. Le café est vendu en vrac dans de grands sacs de jute, la même chose en ce qui concerne les légumes secs. On achète l’alimentaire au jour le jour car il n’y a aucun moyen pour la conservation des aliments, surtout pendant l’été.
L’hiver, il fait nuit très tôt, comme maintenant, il n’y a pas d’électricité. On s’éclaire avec le gaz et, dans certaines maisons, encore avec des lampes à pétrole. Seul le centre de la pièce est bien éclairé, les coins restent dans l’ombre. Chez mes grands-parents, par mesure d’économie, on n’allume pas le gaz ; mon grand-père ouvre la platine de la cuisinière à charbon et la combustion donne un éclairage fantomatique. Les objets forment des ombres dansantes et allongées suivant la distance qui les sépare du foyer.
Alors, avec mon vélo, je fais le tour de la table ronde. Mon ombre se profile à ma grande joie sur les murs. Elle danse, diminue, s’allonge, diminue, s’allonge, suivant l’endroit où je me trouve et mon grand-père, dans un coin, dans son fauteuil, crie à chacun de mes passages : « Vas-y « Lapébie » t’es l’premier » et je pédale, je baisse la tête pour avoir l’air d’un coureur.
En 1927, la vie est difficile pour les ouvriers, il n’y a pas beaucoup de travail, le chômage sévit et les chômeurs ne sont pas indemnisés. L’ASSEDIC* n’existe pas.
*L’Assedic (Association pour l’Emploi dans l’Industrie et le Commerce) était un organisme français créé en 1958 pour gérer l’assurance chômage, verser les allocations et collecter les cotisations. En 2008, elle a fusionné avec l’ANPE pour devenir Pôle emploi, un organisme qui a lui-même été rebaptisé France Travail en 2024
La mairie distribue de temps en temps des bons d’achats. Par exemple, ils obtiennent un bon pour cinquante kilos de charbon, un bon pour un pain, un autre pour cinq kilos de pommes de terre…
Beaucoup ne veulent pas avoir l’air de mendier et n’osent pas utiliser les bons d’achats chez les commerçants. Et la façon de distribuer ces bons d’achats est humiliante : les chômeurs doivent les retirer au bureau de bienfaisance. Ce bureau est habituellement fréquenté par les pauvres. Beaucoup de ménagères ont honte de payer leurs achats avec ces bons.
Certains commerçants font remarquer qu’ils sont remboursés avec beaucoup de retard. En plus, il faut se déplacer et souvent attendre de longs moments au guichet.
Mon Père fait son service militaire de 1925 à 1926. Il est sergent, sous-officier comme il aime le dire, fier de ses galons. Lors de son retour à la vie civile, il ne retrouve pas son emploi.*
*Gustave Foulont fait son service mimlitaire du 13 novembre 1925 au 29 octobre 1926 au 1er régiment d’Infanterie basé à Cambrai. Il est nommé caporal le 15 mars 1926 et sergent le 21 août.
Gustave et Célinie se marient le samedi 4 décembre 1926.
Pour ne pas être au chômage, compte tenu du grade qu’il a obtenu, il décide de rengager. Il est affecté à Boulogne-sur-Mer au 110e Régiment d’Infanterie*. Ma mère et moi vivons quelques temps à Boulogne. Mon Père est responsable du Foyer, il a beaucoup de moments libres. Très souvent, il vient passer l’après-midi sur la plage avec nous. Le midi, il nous envoie, par son ordonnance, un repas complet. C’est le paradis, mais ma Mère ne s’habitue pas loin de la famille.
* Gustave est incorporé le 4 mai 1928 au 110e régiment d’infanterie basé à Boulogne-sur-Mer.

Au second plan : Christiane Joachim (1920-2000), Marthe Foulont (1950-1951), Marie-Louise Verbecque (1922-1977).
Elle revient à Lille et laisse seul son mari à Boulogne-sur-mer. Mon Père vit mal cette séparation. Pourtant, la vie militaire lui plaît beaucoup, il se fait même tailler un costume de fantaisie*.
*Costume de fantaisie » : dans le vocabulaire militaire de l’époque, cette expression désigne une tenue ou un élément de tenue personnalisé, non strictement réglementaire, généralement recherché pour son élégance.
Mais après une période passée à Cambrai, en caserne, il profite d’une otite, se fait passer pour sourd et réussit ainsi à se faire réformer (voir sa fiche matricule). C’est une bonne chose : la guerre du Rif au Maroc n’est pas terminée, elle a débuté le 16 avril 1925, par la rébellion d’Abd-el-Krim.
En savoir plus sur Abd-el-Krim …
Sa capture, à la tête d’une caravane, et sa reddition devaient entraîner des soumissions en cascades. Le Pacha de Baghadi déclare : « La révolte Africaine est un fer rouge qui brûle l’eau, il devrait y avoir encore quelques bouillonnements mais avec le temps tout se calmera».
Sur les journaux, on peut lire la déclaration du prisonnier Abd-el-Krim : « Au nom de Dieu le Puissant, nous demandons au représentant de la grande France de pardonner notre erreur et promettons d’être les plus fidèles de ses sujets ». Cette phrase a été prononcée sept fois de suite, M. Steeg, Résident Général au Maroc, et les officiers, dont Pétain, entendent la formule dans la Zaoula d’Amjot à l’endroit même où la guerre du rif a commencé.
Il y a de fortes chances pour que mon père, s’il reste à l’armée, soit envoyé là-bas. Il ne conçoit pas de vivre loin de sa femme, mes parents se connaissent depuis l’âge de 16 ans.
Le chômage sévit toujours à Billancourt. Les usines Renault rouvrent leurs portes après une grève de huit jours, du 11 au 27 mai 1926. Les ouvriers protestent contre des réductions de salaire. Deux mille ouvriers sur les trente mille de la maison, ne seront pas réintégrés. En outre, le syndicat patronal de la métallurgie a interdit aux autres entreprises parisiennes de les embaucher*.
*En mai 1926, une première grève de masse pour des hausses de salaires a touché les usines Renault de Billancourt. Louis Renault a riposté en fermant l’usine et en envoyant une lettre individuelle à chaque ouvrier signifiant la rupture du contrat de travail, brisant ainsi le mouvement et éliminant les militants..
Malgré la mauvaise conjoncture, mon papa trouve un emploi aux Chemins de Fer du Nord : la SNCF n’existe pas encore. Les chemins de fer français sont divisés en région, ils appartiennent à des compagnies privées : la Compagnie des Chemins de Fer du Nord appartient à la famille Rothschild, la Compagnie de l’Est, la Compagnie du P.L.M (Paris, Lyon, Méditerranée), la Compagnie P&O (Paris-Orléans), la Compagnie de la région Ouest et, pour terminer, celle d’Aquitaine.
Mon Père possède un métier : il est ferblantier, il travaille le fer blanc. Avec ce métal, on fabrique des casseroles, des gamelles, des quarts, des boîtes de conserve, etc.
Travailler comme manœuvre sur les voies ne lui convient pas du tout. Les chemins de fer payent très mal, il quitte donc la voie ferrée pour la Compagnie du Gaz où il répare, en atelier, les compteurs. Il y reste peu de temps, car il y incompatibilité d’humeur entre lui et un contremaître. Je crois même qu’ils en sont venus aux mains.
Après un essai concluant, il trouve un emploi rue de Valenciennes à Lille, chez Robert : un petit atelier de tôlerie pour la ventilation. Il n’y restera pas longtemps non plus.
Il est embauché chez OTIS-PIFRE, pour monter des ascenseurs et des escaliers roulants. Cette fois la paye est bonne, le travail intéressant. Il participe à l’installation des escaliers roulants du nouveau magasin MONOPRIX, rue de Béthune à Lille. On ne pourra pas les admirer longtemps car ils seront détruits, peu de temps après, par un incendie.











