La cour Burque – Troisième partie
Un jour de l’hiver 1928-1929, mon père chôme. Il me garde à la maison, mais voilà, il n’a plus de cigarettes. Malgré le grand froid, car l’hiver est rude*, il décide tout de même d’aller en acheter au débit de tabac du boulevard de l’Usine. Pour ne pas me laisser seul, il m’emmène, enveloppé dans un grand châle de laine. Au coin du boulevard de l’Usine et de la rue du Long Pot, un grand vent froid me fait frissonner. Les jours suivants, il faut appeler le Docteur Scaplinck : j’ai une broncho-pneumonie. Pour l’époque, c’est très grave. Heureusement, je suis bien soigné et j’ai une bonne constitution : je guéris. Le docteur conseille de me faire toujours porter un maillot de corps en coton. Maintenant, celui que je porte l’hiver est en Rhovyl.
*L’hiver 1928-1929 a été l’un des plus froids et rigoureux du XXe siècle en Europe et en France, marqué par des températures glaciales records de décembre à mars. Une partie de la mer a même gelé sur les côtes du Nord de la France.
Les emplois précaires de mon père, la vie chère obligent ma mère à prendre un emploi; elle est couturière mais en filature, car on y gagne mieux sa vie. Sur les conseils de sa belle-sœur Marthe, elle entre en usine à Wazemmes et c’est comme cela que je me retrouve chez mes grands-parents et que je fais connaissance avec le tramway V.

Il y a deux classes : nous, on voyage en deuxième, c’est moins cher. Des réclames ornent l’intérieur : par exemple, pour le savon CADUM, c’est un visage de gros bébé ou un chien qui tire fort sur les bretelles de son maître, ou encore la tête d’un bonhomme avec au-dessus de celle-ci un marteau prêt à frapper, avec cette information : « Les petites pilules CARTER pour le foie, enfoncez-vous ça bien dans la tête ».

La réclame du chocolat DELEPAUL-HAVEZ, surtout, me fascine : on y voit cinq ou six enfants alignés à table avec chacun un bol et une serviette autour du cou. Au-dessus d’eux, en lettres de chocolat, la marque DELESPAUL-HAVEZ est inscrite. Ces lettres fondent et le chocolat coule dans un des bols des enfants, dans la bouche, sur la main ou sur la tête des autres. On retrouve cette publicité sur les buvards et sur les murs de la ville.
Le soir, nous rentrons dans une pièce froide. Ma mère se hâte d’allumer la cuisinière avec du papier, du petit bois cassé et lorsque le bois flambe bien, elle y ajoute une petite pelletée de charbon. En attendant que la chaleur envahisse la pièce, nous gardons nos vêtements chauds. Un peu à la fois, la pièce se réchauffe, il fait bon maintenant, on peut se mettre à l’aise.
Pendant que ma mère vaque aux travaux ménagers, je m’occupe avec mon jeu de construction, mon jouet préféré offert par ma Marraine à tarte. Avec les bouts de bois de mon jeu, je construis une tour, j’essaie de la faire la plus haute possible avant qu’elle ne s’écroule par manque d’équilibre. Une fois mon édifice terminé, mon père, un morceau de bois dans la main, imite l’arrivée d’un avion de bombardement. Son objectif- ma tour- il laisse tomber son projectile et tout mon ouvrage s’écroule avec fracas. Pour stopper l’approche de cette menace, je crie : « non papa, non papa ! ». L’aéroplane continu sa progression et lâche sa bombe. Patatra, Badaboum ! Mon œuvre architecturale s’effondre. On a bien du plaisir. Quelle joie de jouer avec mon père ! Ma mère «rouspète» un peu pour le bruit, mais il y a toujours une prochaine fois.
Nous sommes éclairés au gaz. Un tuyau en fer descend du plafond au milieu de la pièce : c’est l’arrivée du gaz. Au bout de ce tuyau, un système d’éclairage avec un bec appelé AUER est protégé par un tube de verre. Sur le tuyau, il y a un robinet pour ouvrir ou fermer l’arrivée du gaz. Ce robinet étant trop haut pour être manipulé, deux petites chaînes y descendent pour rendre le robinet accessible. On tire sur une de ces chaînes pour ouvrir et sur l’autre pour le fermer. On allume avec une allumette et toute la soirée on entend « chuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii » c’est le bruit du gaz qui brûle dans le manchon du bec AUER, qui dispense une lumière plutôt jaune. A la maison comme à l’école, je n’ai jamais aimé cette ambiance créée par l’éclairage au gaz de ville.
Par la petite lucarne du palier, nous avons une vue sur le toit de l’atelier de peinture des locomotives de l’usine de Fives. Par la fenêtre de notre pièce unique, on aperçoit les cabinets dans la cour et l’arrière des maisons de la rue Stéphenson.
Notre pièce n’est pas richement meublée, on y est pourtant bien.
La cuisinière est le meuble le plus indispensable, son achat est le plus onéreux. A la droite de cette cuisinière, sur une petite table de toilette, un bassin et un broc en faïence pour se débarbouiller. Au-dessus de cette table, un petit miroir et une étagère. Contre le mur de droite, celui qui sépare notre pièce du palier, le buffet deux corps. Les portes vitrées du haut sont garnies de jolis petits rideaux.
Au milieu, sous le bec de gaz, une superbe table ronde, lourde, en plein chêne, un gros pied central terminé par trois bras, le tout sculpté.
Faisant face à la cuisinière de l’autre côté de la table, le grand lit de mes parents et à côté, mon petit lit en fer à barreaux. Les lits sont cachés par un paravent fait d’un cadre de bois et de tissus tendus. Mon père a peint le plancher avec une éponge. Il trempe l’éponge dans la peinture et l’applique sur le plancher puis il recommence avec une autre couleur. C’est du plus bel effet moucheté ! Plus tard, il mettra un balatum, revêtement de sol de qualité très inférieure au linoléum. Le balatum est difficile à poser, il faut faire très attention, il ne peut pas être plié, sinon, il casse comme du verre.
Chaque soir, c’est la même chanson, je dis :
« Bonsoir maman ! Bonsoir papa ! »
Mes parents me répondent :
« Oui, bonsoir mon petit homme, dors bien. ! »
Et je continue :
« Bonne nuit maman ! Bonne nuit papa ! »
Mes parents :
« Oui ! c’est cela ! Bonne nuit et dors maintenant ! »
Une minute après :
« T’es là maman ? »
« Oui ! je suis là. Allez, fais dodo ! »
« Bonne nuit maman, donne-moi la main. »
Et ma mère passe sa main à travers les barreaux de mon lit. Enfin, pour la tranquillité de mes parents, je m’endors.
Une nuit, je rêve que je reçois en cadeau un superbe cheval à roulettes, que je peux l’enfourcher et l’emmener au galop à travers l’appartement. Mon rêve est tellement fort qu’en me réveillant au matin, je suis persuadé d’avoir véritablement reçu un cheval, je le cherche partout, je ne le trouve pas et pour cause ! Je pleure, je trépigne ; mes parents ont beaucoup à faire pour me persuader que j’ai rêvé, qu’il n’y a pas de cheval. Très bien, j’attends cette nuit pour le retrouver en rêve. Malheureusement, je ne rêve plus de ce cheval, il se nomme PEGASE, il s’est envolé, disparu dans les nuages de mes rêveries d’enfant.
Ma grand-mère maternelle occupe le même type d’appartement que le nôtre, mais dans la maison d’à-côté. Le rez-de-chaussée et le premier étage de cette maison sont occupés par le frère d’Emile Bourguignon qui se prénomme Adolphe et de sa femme Jeanne. Ils n’ont pas d’enfant.
Toute la semaine, ma grand-mère travaille et loge dans un orphelinat à Lille, rue des Bleuets*. Elle y est couturière. Tous les garçons de cet orphelinat sont en uniforme bleu marine et portent une veste avec des boutons dorés, une casquette avec une lisière et l’insigne des Bleuets. Ils ont de six à vingt et un ans, l’âge de la majorité. A partir de quatorze ans, ils sont placés en apprentissage dans des usines ou chez des artisans. Une grande partie de leur salaire est versée sur un livret d’épargne et le montant de ce livret leur est remis à leur majorité. Parfois, lors d’une promenade en ville, nous rencontrons des grands garçons de l’orphelinat. Ils disent bien bonjour à ma grand-mère qu’ils estiment beaucoup car elle leur évite souvent des punitions en réparant les déchirures de leurs vêtements sans le signaler à la direction.

*L’orphelinat évoqué dans le récit de mon père était très probablement l’Hospice des Bleuets, situé 13, rue Boileux à Lille. Il accueillait des garçons orphelins ou pris en charge par les Hospices de Lille. Dans les années 1920 et 1930, l’établissement assurait leur éducation et leur formation professionnelle. À partir d’un certain âge, les garçons étaient placés en apprentissage chez des artisans ou dans des entreprises. Le nom de « Bleuets » venait de leur uniforme bleu. C’est dans cet établissement que la grand-mère de mon père, employée comme couturière, réparait les vêtements des pensionnaires et avait gagné leur affection.
Sources : Inventaire général du patrimoine culturel, « Hospice pour orphelins dit Maison des Bleuets ou Hospice Lemay », 13 rue Boileux, Lille ; Archives municipales de Lille.
Ma grand-mère revient chez nous du samedi soir au dimanche soir. Cette nuit-là, je la passe chez elle. Nous dormons tous les deux dans son grand lit. Elle se déshabille derrière un paravent, je me couche et je peux la voir dans la glace suspendue au-dessus de la cheminée. C’est ainsi qu’un samedi soir j’ai vu dans la glace le derrière de ma grand-mère !
Le paravent est un objet presque indispensable dans ces logements ne comportant qu’une seule pièce. Cet accessoire est présent dans la plupart des intérieurs. Comme les cabinets sont à l’extérieur, il isole du reste de la pièce le seau hygiénique. On comprend qu’il soit impossible de se rendre la nuit dans la cour pour les besoins naturels. L’été, peut-être, mais l’hiver, sous la pluie, cela n’est pas raisonnable ! Evidemment, ce seau, dit hygiénique, est vidé tous les jours dans les toilettes situées dans la cour. Il est nettoyé à l’eau de Javel. Il y a une place dans la table de chevet pour y mettre ce pot de chambre, aussi appelé vase de nuit. Ces ustensiles de commodité sont nettoyés tous les jours et désinfectés à l’aide d’un produit appelé grézil*.
*Jusque dans les années 1970, en milieu domestique, on désinfectait couramment au Cresyl (mon père écrit grézil) les toilettes, les cuisines, etc. ; celui-ci se présentait sous forme d’un liquide brun clair – ou quelquefois de granules – qu’on déversait directement sur la zone à désinfecter. Le Cresyl dégageait une odeur particulière autrefois familière des toilettes publiques.



